Société, Culture, Réflexions Jacques Besner Société, Culture, Réflexions Jacques Besner

La civilité, au cœur de la civilisation

« La civilisation ne repose pas sur des actes héroïques extraordinaires. Elle repose sur des millions de gestes ordinaires empreints de considération. »

Il y a quelques semaines, je rentrais chez moi en autobus, en plein milieu de l'après-midi. Le soleil baignait la ville de sa lumière, l'autobus était à moitié vide et le trajet se déroulait dans un calme presque apaisant. La plupart des passagers avaient les yeux rivés sur leur téléphone. Personne ne semblait particulièrement sociable, mais une forme de quiétude silencieuse habitait l'espace. Chacun coexistait simplement avec les autres.

Cette tranquillité fut brusquement interrompue lorsqu'un groupe d'enfants de différents âges monta à bord, accompagné de quelques jeunes adultes chargés de leur supervision. En quelques secondes, le calme céda sa place à un tourbillon de voix, de mouvements et d'agitation.

J'étais assis près de la porte arrière, une canne à la main. Des années passées à travailler debout ont laissé mon genou lourdement endommagé, et demeurer assis dans les transports en commun est devenu une question de sécurité autant que de confort.

À bien des égards, je représentais exactement la personne illustrée par le pictogramme d'accessibilité affiché dans les transports publics. Comme les personnes âgées, les femmes enceintes ou celles qui se remettent d'une maladie ou d'une chirurgie, les personnes qui se déplacent avec une aide à la mobilité sont précisément celles pour qui ces sièges prioritaires existent.

Un jeune garçon s'est approché de moi et, d'un geste de la main, m'a indiqué que je devais lui céder ma place. Pourtant, le siège à côté de moi était libre. Il aurait très bien pu s'y asseoir. Au lieu de cela, il me demandait de quitter le mien.

J'ai alors soulevé doucement ma canne et l'ai fait résonner trois fois contre le plancher, avant de lui expliquer calmement que j'avais besoin de cette place pour ma propre sécurité.

Il s'est laissé tomber sur le siège voisin avec une certaine brusquerie. Son lourd sac à dos est venu frapper mon côté. Immédiatement, les accompagnateurs se sont tournés vers lui pour vérifier s'il allait bien. Personne ne s'est excusé. Personne ne semblait avoir remarqué que je venais, moi aussi, d'être heurté.

À plusieurs reprises par la suite, ils sont revenus s'assurer de son état, tout en m'adressant parfois des regards désapprobateurs, comme si le simple fait d'avoir exprimé calmement mes besoins faisait de moi la personne problématique.

J'ai fini par comprendre qu'il s'agissait d'un camp de jour accueillant des enfants ayant des besoins particuliers. En tant qu'enseignant, oncle et personne ayant côtoyé plusieurs enfants vivant avec ce type de réalité, je comprends très bien les défis que représente l'encadrement d'un tel groupe dans un lieu public. J'éprouve d'ailleurs une réelle empathie envers la responsabilité qui reposait sur les épaules de ces accompagnateurs.

Pourtant, cette rencontre m'a fait réfléchir à quelque chose de beaucoup plus vaste qu'un simple désaccord autour d'un siège d'autobus. Elle m'a révélé ce qui me semble être l'une des transformations les plus discrètes, mais aussi les plus importantes, de notre époque : l'érosion progressive de la civilité, cette colle invisible qui permet à des inconnus de partager un même espace avec dignité, respect mutuel et considération.

La civilisation a toujours reposé sur un équilibre fragile entre la liberté individuelle et la responsabilité collective. Pourtant, aujourd'hui, nous semblons célébrer beaucoup plus volontiers la réussite personnelle que notre devoir commun de prendre soin les uns des autres.

Or, aucune civilisation n'a jamais perduré grâce aux seuls accomplissements individuels. Elle se construit et se maintient par notre capacité à protéger les plus vulnérables et à reconnaître qu'une société ne se mesure pas uniquement à ce qu'elle bâtit, mais aussi à la manière dont elle prend soin de ceux qui en ont le plus besoin.

Une communauté devient une véritable civilisation le jour où elle accepte une vérité toute simple : nous sommes responsables les uns des autres. Plus nous créons des environnements où les personnes âgées, les enfants, les personnes vivant avec un handicap ou traversant une période difficile peuvent évoluer en sécurité et dans la dignité, plus notre société s'en trouve grandie.

Au fond, la civilité est bien davantage qu'un simple ensemble de règles de politesse. Elle est une manifestation concrète de la compassion, du respect et de l'amour à travers les gestes les plus ordinaires de notre quotidien. Elle traduit cette volonté discrète de devenir la meilleure version de nous-mêmes, même lorsque personne ne nous regarde.

À une époque où les algorithmes récompensent souvent l'indignation plutôt que la compréhension, la confrontation plutôt que le dialogue, et la division plutôt que la coopération, comment redonner à la civilité la place qu'elle mérite dans notre culture ? Comment réhabiliter ces vertus silencieuses afin qu'elles retrouvent naturellement leur place dans notre quotidien, à une époque où la confiance envers nos institutions s'effrite et où le tissu même de notre vie collective semble de plus en plus fragile ?

Il existe un vieux proverbe que nous connaissons tous : il faut tout un village pour élever un enfant. Derrière cette phrase se cache une idée fondamentale : celle d'un contrat social tacite. Vivre ensemble signifie que nous nous influençons constamment les uns les autres. À travers une multitude de petits gestes, souvent imperceptibles, nous façonnons peu à peu nos habitudes, nos attentes et, ultimement, la culture dans laquelle nous choisissons de vivre ensemble.

Ce qui m'amène à penser à tous ces petits gestes de bienveillance, souvent invisibles, qui tissent discrètement le tissu de notre vie collective.

Tenir une porte ouverte à quelqu'un.

Utiliser des écouteurs pour écouter sa musique ou ses vidéos dans les transports en commun.

Laisser passer une personne âgée, une personne à mobilité réduite ou un parent accompagné de jeunes enfants.

Céder sa place à quelqu'un qui en a davantage besoin que soi.

Attendre son tour.

Parler un peu moins fort dans un espace partagé.

Écouter sans interrompre.

Ramasser derrière soi.

Aucun de ces gestes ne fera les manchettes. Pourtant, mis bout à bout, ils sont les véritables fondations silencieuses de notre civilisation.

Lorsqu'ils commencent à disparaître, le contrat social s'effiloche peu à peu. Les espaces que nous partageons deviennent moins agréables, moins accueillants et, à terme, moins sécuritaires.

Choisir d'adhérer à ce code de respect mutuel, aussi discret soit-il, permet à chacun de se sentir davantage en sécurité. Et lorsqu'un individu se sent en sécurité, il peut évoluer librement, sans être constamment habité par l'anxiété ou la méfiance.

Je demeure à la fois réaliste et profondément optimiste. Je ne m'attends pas à ce que tout le monde se donne soudainement la main, oublie tous ses différends et que le monde bascule comme par magie dans une fin digne d'un conte de fées.

En revanche, je crois sincèrement que nous avons la responsabilité de nous rappeler les uns aux autres, avec douceur et bienveillance, l'importance de la civilité lorsqu'elle s'efface. Nous ne devrions jamais hésiter à l'incarner nous-mêmes, à la transmettre autour de nous et, petit à petit, à retisser ensemble ce contrat social invisible qui nous unit.

Paradoxalement, nous devons redonner à la civilité son pouvoir d'inspiration. Faire en sorte qu'elle redevienne un idéal auquel on aspire, une qualité digne d'admiration et une façon d'être qui améliore véritablement la vie de chacun.

La civilisation ne repose pas sur des exploits héroïques.

Elle repose sur des millions de gestes ordinaires qui disent silencieusement à un autre être humain :

« Vous comptez, vous aussi. »

Car au fond, la civilité n'est pas ce qui limite notre liberté.

Elle est ce qui permet à la liberté d'exister dans les espaces que nous partageons.

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